You are currently viewing Dragons – Chapitre 001

Dragons – Chapitre 001

Dragons, Chapitre 001

Préambule : le retour des textes publiés sur le site ?

Non, vous ne rêvez pas, c’est bien un morceau de roman à l’ancienne que je m’en viens publier ici. Et mieux qu’avant, vous avez droit à un chapitre complet dès le début, plutôt qu’une fragmentation de celui-ci.
Je ne vais pas trop entrer dans les détails car j’en ai beaucoup parlé sur d’autres supports (l’article publique sur mon Ko-Fi résume bien les choses), mais je n’allais pas vous balancer ça sans aucun contexte.

Je vous l’ai déjà confié, à l’origine, je me voyais comme une autrice de l’internet, à proposer des webnovels gratuitement sur mon site, en invitant les personnes qui le souhaitaient à faire un tour sur un Patreon ou quelque chose du genre. C’est une voie que j’ai finalement écartée en me lançant à temps plein dans l’écriture car j’avais besoin de résultats plus concrets pour justifier l’existence de ma microentreprise (et accessoirement en vivre). J’ai donc opté pour des livres plus classiques, mais l’idée initiale est restée dans un coin. Ces dernières années, j’écris beaucoup de oneshots, parce que c’est le meilleur moyen pour moi de construire quelque chose qui se tienne à la fois narrativement et financièrement. Mais jusqu’ici montait une insatisfaction croissante, celle de ne pas pouvoir vous partager mes sagas. Ces dernières sont des chantiers immenses et interminables que je ne pense pas publier au format physique avant des années, mais attendre autant de temps avant de vous les partager me frustrait au point de ne même pas essayer de les écrire (ça, et le manque de temps, aussi, puisque je devais me concentrer sur des projets à échéance plus courte).

Cette année, j’en ai eu marre (l’année dernière, on va dire, parce qu’il y a eu une bonne année de préparation), et j’ai décidé de changer de vision. Je vais faire les deux en même temps. Clairement, le rythme que j’ai choisi à l’heure actuelle, en divisant mon temps sur deux pôles d’écritures chacun conséquent, n’est pas idéal. Les sagas n’avanceront pas assez vite pour que je les termine en une vie et les autres romans en seront dangereusement ralentis par rapport à l’impératif de réussite. Néanmoins, tout avance, et rien ne sera jamais pire que la stagnation de 2024. C’est là que j’arrive à prendre mon mal en patience. Parce que le fait est que « pas assez » c’est toujours mieux que « pas du tout ».

Une autre façon de motiver un bon rythme d’écriture et de justifier que je prenne du temps pour écrire mes sagas, c’est vous. La motivation, c’est ce que je fais là tout de suite, en vous donnant accès à ce premier chapitre de Dragons. Si vous appréciez celui-ci, faites-le-moi savoir. Car même si j’écris ces histoires parce que j’ai besoin de les sortir de ma tête, savoir que des gens les apprécient et attendent la suite m’aidera à traverser les moments de doute, auxquels je n’ai pas de temps à consacrer. Enfin, la justification sur mon temps d’écriture, c’est mon Ko-Fi, et le nouveau palier que vous trouverez dessus et qui s’appelle « Sagaddict ». Si jamais vous appréciez ces chapitres, que vous souhaitez soutenir directement leur création et que vous en avez les moyens, sachez que ce palier rémunère directement leur création, en échange de quoi je vous donne accès à deux chapitres hebdomadaires au lieu d’un. Alors, c’est un budget, et je veux que vous gardiez à l’esprit que quoi qu’il arrive, tous les chapitres finiront publiés ici à un moment ou un autre, voire qu’ils sortiront un jour sous format physique, mais le palier Sagaddict va peu à peu prendre de l’avance sur le reste, afin de lui donner un peu d’intérêt et de remercier les personnes qui s’y sont abonnées.

Enfin, avant de prendre une décision, je vous invite à découvrir le chapitre d’aujourd’hui, notre tout premier.

Je vous laisse avec lui et je vous donne rendez-vous ce dimanche pour le suivant (la sortie un lundi était exceptionnelle, le rendez-vous est à prendre tous les dimanches, je tenterai d’avoir une publication régulière autour de 18h).

Son regard glissa lentement sur les écailles de la taille d’une main à plat, puis remonta sur la ligne dorsale. Celle-ci arborait des dards à l’allure kératineuse, d’un blanc crème et ramifiés comme des bois de cerf, mais dont l’envergure les dépassait sans peine. Alignés en trois rangées à l’espacement parfait, comme trois colonnes de soldats en uniforme blancs, ils s’élançaient sur un sol brun-vert constitué de briquettes cycloïdes enchâssées les unes dans les autres telle une rue pavée. La pente douce montait, montait, montait inlassablement sur une vingtaine de mètres, se rétrécissant, s’arquant vers l’intérieur, se gondolant comme distordue par un séisme. Les épines qui se rétrécissaient accentuaient l’impression d’une distance indomptable. Vingt mètres en paraissaient cent, et le regard se perdait sur le dos de la créature comme on regarde au loin les collines bordant l’horizon.

Jusqu’à rencontrer une crête, blanchie elle aussi, explosant en un bouquet de pointes acérées telle une crinière de givre à la base d’un crâne carré et massif à la mâchoire ciselée. Là, encadré par des plaques mesurant encore plusieurs doigts de largeur, un œil opalin brillait. Trônant en son centre, une pupille verticale aux bords crantés la fixait en retour, la toisait depuis toute sa hauteur. Il la regardait sans animosité mais habillé du mépris instinctif qu’éprouvent les êtres qui se savent au-dessus du reste de la Création.

Problème, question ? Interrogea dans son crâne la voix de cet œil. Le chant était doux, conciliant, respectueux, et tentait avec maladresse de prendre en compte l’étroitesse de son esprit humain comme un lion apprenant à chuchoter son rugissement. Malgré ces précautions, la question implosa et gronda dans sa tête durant d’interminables secondes, résonnant en échos acérés, sifflant comme des acouphènes d’oreilles spirituelles. Penser « tout va bien » lui parut absurde tant la seule émotion qui enveloppait son corps suite à ce grondement s’apparentait à une peur viscérale de la mort. Cette simple question pensée un peu trop fort l’avait écrasée comme un insecte, noyée sous un gigantisme d’inconcevabilités.

La seule manière qu’elle trouva pour reprendre possession de ses moyens fût de déconnecter brièvement les réflexes biologiques primitifs du corps qu’elle occupait. Cet événement affolerait quiconque la monitorait, mais elle expliquerait tout lors de son rapport nocturne. Après tout, si le Cœur du Système n’intervenait pas, cela signifiait qu’elle ne se trouvait pas en danger immédiat. En attendant, cette enveloppe charnelle dont était prisonnier son esprit refusait de répondre par une autre voie que la tétanie.

Son esprit se dissocia une paire de secondes, durant lesquelles elle quitta cet espace exigu de chair et autorisa son âme à emplir toute la pièce. En bulle de néant, elle gonfla dans cet espace qui aurait pu contenir une ruelle bordée d’immeubles, et qui pour les colosses dragonoïdes ne représentait qu’un caldarium. Puis elle revint, le corps étendu dans l’eau chaude et trouble, le regard perdu entre les colonnes fusant jusqu’à la voûte du plafond, deux cent mètres plus haut. Un sentiment de malaise commença à tout faire tanguer autour d’elle. Elle prit une grande inspiration d’air humide et vaporeux.

Jade, s’entendit-elle murmurer dans ses propres oreilles assourdies par le liquide. Jade des Ocelots. Ceize, code un-un. Tu es un homoncule, ma grande, tu n’as peur de rien.

Une information en grande partie fausse, elle ne ressentait pas de la peur à proprement parler, mais une inquiétude aiguë de voir son expérience en cendres. La peur était un mécanisme pour éviter la mort, et dans cette situation, Jade des Ocelots – l’esprit qui habitait son corps – ne pouvait pas mourir. Le corps réagissait par instinct de préservation, son esprit demeurait impressionnable. Cependant, ce n’était qu’un moyen de se rappeler que si elle perdait ce réceptacle, l’œuvre de sa vie s’envolait avec lui.

Cinq mètres douze. C’était la taille qu’elle s’était choisie pour ce Simulacre. Une dimension qui aurait imposé le respect à n’importe quel autre humain croisant sa route, qui dépassait de plusieurs têtes la plupart des espèces sentientes croisées jusqu’ici. Néanmoins, entre ces murs, elle incarnait la chose la plus humble et la plus fragile des kilomètres à la ronde. Malgré le choix d’une incarnation démesurément grande conseillée par ses amies, la moindre salle qu’elle traversait, taillée pour des géants, lui demandait de trottiner. Les plus petite créature qu’elle côtoyait, les bébés dragonoïdes, rivalisaient déjà avec sa taille.

Inquiète, souffla l’esprit de la seconde créature dans son dos avec une douceur impensable pour son envergure. Le mot se perdit en une multitude d’échos de sens et de nuances, concernée, questionnement, malaise, serviable, solution et se ponctua par un imperceptible sentiment de mal du pays pour lui faire comprendre qu’on s’adressait à elle.

Jade ne voulait pas se livrer avec trop de facilité, mais ses hôtes avaient jusqu’alors été à l’écoute et respectueuses. Elle se redressa sur la marche la plus extérieure du bassin, où elle avait à peine pied, et pensa simplement « fragile » avec timidité, en visualisant son corps nu dans l’eau. Une autre vision lui échappa contre son gré : les cicatrices de son vrai corps. Si son Simulacre affichait une peau lisse au grain immaculé, l’esprit, lui gardait les stigmates de la guerre.

Contrairement aux dragonoïdes dont c’était le principal mode de communication, elle n’avait pas l’habitude de la télépathie. Souvent, ses réponses passaient par des phrases entières, incluant toutes les précisions du discours oral pourtant inutiles quand on pouvait évoquer directement le sens des mots à ses interlocutrices. Cette fois, elle s’efforçait de vivre le mot, et seulement lui, de faire remonter à la surface le même sentiment d’écrasement et d’impuissance qu’elle avait vécu en contemplant Serpentinite – le nom qu’elle attribuait à celle qu’elle avait contemplé plus tôt.

Elle n’était pas juste fragile, elle se sentait minuscule, impuissante, écrasée, admirative, fascinée, subjuguée. Elle ressentait même une forme de soumission impérieuse face à ces créatures. Une sensation qu’elle avait très tôt ressentie en arrivant ici. Elle qui était pourtant habituée à sa propre omnipotence, au point d’en oublier parfois d’avoir peur. Elle qui avait traversé toutes les épreuves imaginables et frôlé cent fois la mort. Elle qui n’avait plus à faire ses preuves parmi les humaines les plus puissantes de son monde. Elle était ramenée à l’étroitesse de sa condition, condamnée à l’humilité par un simple regard. Comme si l’univers entier était voué à plier le genou devant ces monstres de perfection prédatrice. Comme si l’iris seul d’une de ces créatures surpassait tout un peuple. À part elles, le monde était fragile.

Elle entendit un échange malicieux de ce qu’elle aurait appelé « sourire », si les dragonoïdes avaient possédé les muscles faciaux pour sourire, et si elles ne l’avaient pas fait en pensées. Puis, le bout d’une queue reptilienne aux reflets vert d’eau glissa sur ses côtes. D’abord surprise, elle se laissa enrouler en sentant avec quelle précision la pression était appliquée pour que le muscle l’entoure sans jamais la serrer.

Protéger, déclara Péridotite, avec un fond amical dans ses pensées. Jade ressentit aussi de la curiosité, elle comprenait qu’on la voyait comme une singularité, un jouet. Pas celui qu’on manipule et qu’on casse, mais le genre qu’on place en vitrine, qu’on conserve précieusement et qu’on prend le temps d’observer, parfois, pour essayer de découvrir un détail qu’on a ignoré les cent fois précédentes. L’intention était candide, elle ne se sentait pas réifiée. Des prédatrices aussi parfaitement abouties ne concevaient pas le reste des êtres vivants autrement que comme des objets friables entre leurs doigts, et il valait mieux être celui auquel on accordait de la valeur.

La sensation des écailles lisses glissant contre sa peau nue l’envahit. Elles s’enroulèrent autour d’elle en formant un cocon pour la protéger. Miniatures, par rapport à celles qu’on trouvait ailleurs sur le corps de la créature, de la taille d’un ongle tout au plus, elle sentait les interstices entre celles-ci déraper sur le relief bombé de ses hanches. Une fois le glissement arrêté, elle posa ses bras sur le tronçon, s’en servant comme d’une bouée. Cette étreinte la réchauffa, depuis quand n’avait-elle pas pris un autre être vivant dans ses bras  ?

La question la ramena loin en arrière, serrant contre elle un corps en train de refroidir, les mains maculées de sang. Un sang qui n’aurait jamais dû couler. Un corps qui n’aurait jamais dû refroidir.

La mort lui revenait en plein visage, et plus encore le meurtre. Cette pulsion de tuer ou d’être tuée par ses semblables. La mort cannibale, celle qui n’avait pas de sens. Depuis qu’elle était arrivée ici, elle n’avait croisé ni prison, ni discorde. La mort elle-même ne s’invitait pas au royaume des dragonoïdes.

Elle ressentit des questionnements sur sa mélancolie, mais elle souhaitait pas avoir cette conversation aujourd’hui. Les deux titanides échangeaient vivement, des pensées bruyantes qui emplissaient la salle, la plupart à la limite de son champ de compréhension. Elles avaient décidé de l’inclure dans leur débat, mais la tristesse l’emportait, car elle savait d’avance que beaucoup de concepts liés à l’éphémère, la mort, la fragilité, la peur, et même la fatigue, étaient incompréhensibles aux yeux de ces êtres centomillénariens qui bâtissaient des palais monolithiques à la seule force de leur souffle. Elles s’y intéressaient comme à une curiosité, un objet anormal, mais elles ne ressentiraient jamais la douleur et l’incompréhension, le déni de la perte d’un être cher. Leur société demeurait immuable depuis des millions d’années, qui pourrait bien remettre en cause cette stabilité ?

D’ordinaire prompte au débat, Jade adorait expliquer à d’autres créatures des concepts qui leur étaient inconnus pour en décortiquer ensuite tous les aspects et remettre en cause son propre fonctionnement. Sauf que parfois, il fallait savoir s’avouer vaincue. Elle résidait là en observatrice, pas en donneuse de leçons. Face à ce monde gigantesque qui tournait autour d’elle sans la voir ou en la méprisant, en lui donnant le tournis, sa fatigue était légitime. Elle ressentait parfois le mal du pays, avant de se souvenir qu’elle était apatride, et que se faire une place dans ce monde de brutes et de géantes était peut-être la seule manière de retrouver un jour un foyer. Elle pouvait appeler ses amies, qui rappliqueraient aussitôt, mais elles n’étaient que des collègues, des alliées de circonstances réunies par un même idéal. Personne, dans tout les univers, ne partageait intimement cette douleur d’être de trop, invitée mais jamais désirée, à la fois ce que les gens admirent et ce qu’ils redoutent ou méprisent. Tous ceux qu’elle avait connus comme elle, en tout cas, avaient achevé leur course.

Les autres humains, pas artificiels, pourraient s’évertuer à lui sourire mais ils n’étaient pas sa famille, pas sa maison. Jade était un-un, le matricule prestigieux que même l’instigatrice du projet avait décliné au profit du numéro deux, car elle le partageait avec quelqu’un.

Une pour une, sa plus grande fierté et sa plus grande tristesse à la fois. Ce sentiment, les dragonoïdes, qui vivaient dans une communauté absolue, à l’équilibre parfait, portée par un communisme total, ne pouvaient le comprendre. Elle doutait cependant que quiconque le puisse un jour, humain comme non-humain.

L’étreinte sur son corps se resserra assez pour qu’elle ne glisse pas, et la sortit de l’eau tandis que des vagues en agitaient la surface. Péridotite se rapprocha de Serpentinite en déplaçant autour d’elle ce qui, à son échelle, n’étaient que des remous, mais qui aurait pu retourner une barque sans efforts. La dragonoïde s’allongea sur le dos dans le bassin, déroulant sa tête sur le bord. Une lamelle d’eau de la hauteur d’une cheville recouvrait maintenant son poitrail. Elle ramena le corps de Jade et déroula son étreinte, pour qu’elle repose dans cette tranche d’eau.

L’humaine se laissa balloter comme une poupée de chiffon et allongea la tête contre sa chaperonne.

Sous son cuir inaltérable ronronnait une note constante, sifflante, telle le crissement d’un volcan endormi prêt à éructer sur commande. Le cœur d’une dragonoïde, pour supporter ses capacités hors-normes, aurait dû battre avec une puissance phénoménale. Au lieu de ça, il vrombissait sans interruption. Un condensat si chaud et étrange, que la peau de la créature à cet endroit irradiait plus que la source hyperthermale dans laquelle elles barbotaient.

Enseigne-nous. Une demande sincère, une formulation adaptée à sa psyché à elle ; la curiosité s’était mue en un questionnement naïf, dépourvu d’intérêt ou d’analyse philosophique. L’autre dragonoïde, cachée sous ses écailles plus foncées, semblait moins à l’aise dans la communication, mais Péridotite, elle, avait su mettre un mot sur une envie que les deux créatures titanides partageaient. Elles n’avaient pas accepté une étrangère dans leur monde parce que cette dernière le leur avait gentiment demandé, ni pour un échange culturel, ni par bonté d’esprit répondant à sa demande d’observation. Elles avaient accepté parce que, comme peu d’autres dragonoïdes, le monde extérieur – extérieur à elles, à leur communauté, à leur manière de penser – piquait leur curiosité. Jade n’avait pas confronté n’importe qui, elle avait déterminé bien avant de passer à l’action les individus susceptible d’accepter. Parmi celles-ci, elle avait retenu celles qui occupaient une fonction clé, capables d’imposer leur décision à leur communauté. Impossible que ses hôtes ne s’en doutent pas, alors elle leur devait au moins un brin d’honnêteté.

Les yeux du Simulacre s’échauffèrent, picotèrent, et se gorgèrent d’une eau brûlante et salée. Fixant la voûte d’un blanc immaculé au-dessus d’elle, son esprit y dessina les contours d’un visage. Le seul visage qui ait compté dans sa vie. Elle se remémora ce jour, la scène avec tous les détails qui s’étaient gravés à jamais dans son esprit. Le sang, la froideur de la peau, et la prise de conscience. La réalisation de la fragilité de la vie. L’importance de celle des autres, la futilité de la sienne.

Elle déversa tout autour d’elle, dans l’eau du bassin, comme un jus épais et bitumineux, visqueux et noir, lourd, se répandant à la surface de l’eau. Durant quelques instants, la pièce mourut d’un silence de plomb et seuls résonnèrent les cris dans sa tête, ses propres cris, sa voix éraillée, déchirée, arrachant ses poumons dans l’air putride au-dessus d’un champ de bataille. Voilà ce qui représentait l’être humain dans son esprit. La guerre, la mort, la haine. L’amour bafoué par sa propre espèce.

Les dragonoïdes se mirent à tousser, à respirer d’un souffle grave et rauque, comme si elles faisaient une crise d’asthme, comme si elles étaient allergiques à ses souvenirs. Comme si, n’ayant jamais connu d’émotion aussi violente et aussi contradictoire, elles cherchaient comment l’expulser de leur corps.

Le Simulacre savait, lui. La poitrine de Jade tressautait et ses yeux se remplissaient sans cesse avant de se vider le long de ses tempes, ses larmes rejoignant l’océan d’eaux thermales, aussi vaines que son envie de revenir dans le passé.

Le souvenir était flou, obscur, seuls les sensations demeuraient précises, immuables, celles de son cœur déchiré. Et une phrase. Cette phrase, désespérée, inutile, vaine, stupide, ni amicale, ni réconfortante pour un sou, juste résignée et déprimée, mais qui l’avait apaisée une seconde.

« Félicitations, homoncule, tu es humaine, maintenant, » lui avait-il dit. C’était stupide. On ne consolait pas la perte d’un être cher par une absence de tact et de considération. Mais la voix, la voix était claire, sincère, désolée. Elle avait entendu dans ces mots « J’aurais tellement aimé t’épargner ce chagrin. Rien de ce que je dirais n’aura de sens, alors continue de pleurer. » Elle avait entendu dans ces mots les pleurs d’un autre homoncule lui dictant la fatalité : en tant que golems, ils ne se savaient en vie que parce que leur douleur était humaine.

Les deux créatures convertirent leur toux en ce qui s’apparentait à des sanglots, mais l’humaine entendait dans leurs pensées confuses une incompréhension totale. Quel était ce sentiment, que représentait-il, pourquoi le corps cherchait-il à s’en débarrasser avec autant d’ardeur ?

Le deuil. La peur de la mort, pas pour soi, mais pour les autres, la peur de ne plus pouvoir être avec ceux qu’on aime, ceux qui nous ressemblent, la peur d’être seule. C’est l’antinomie de notre existence en tant qu’animaux sociaux et sentients, répondit Jade, plus à elle-même qu’à l’attention des deux autres. Nous avons bâti des mondes entiers à la gloire du vivre ensemble, mais en une fraction de seconde, nous nous souvenons que nous sommes seuls, fragiles, friables, insignifiants. L’esprit et le corps ne le supportent pas.

La sagesse qui émanait de ces phrases ne lui appartenait pas. Elle avait lu des centaines de livres pour comprendre ce qui lui arrivait, partant du principe que ce qui clochait en elle provenait de sa nature d’homoncule. Sa surprise avait été grande en constatant que cette chose faisait d’elle une humaine, ni plus, ni moins. Le deuil.

Le deuil. Comme si un troisième œil s’était ouvert dans son esprit, Jade le sentit arriver.

Le deuil. Retentissant jusque dans les profondeurs immatérielles du Cœur de l’Univers.

Le deuil. Faisant frémir la toile du temps et de l’espace.

Elle l’oublierait presque aussi tôt, mais Jade le vit, une fraction de seconde aussi longue que l’éternité de toute la Création. Ce jour-là, l’Univers trembla, et sur un point infime de son immensité, se déchira. Ce jour-là, l’Univers fut en deuil, et plus rien ne serait comme avant.

 

Une petite dragonoïde d’une dizaine de mètres, sans pattes antérieures, entra par une fenêtre de la deuxième rangée, à mi-hauteur de la pièce, battant frénétiquement des ailes. Elle lâcha dans la pièce une déferlante de pensées et d’images paniquées. Ce hurlement psychique déchira les tympans télépathiques du Simulacre.

Mort. Image de cadavre. Dragonoïde mutilée. Tuée. Panique. Inconnu. Assemblée. Réunion du Conseil. Urgence. Dragonoïde morte.

Un mot englobait avec précision le sens de toutes ces idées. Un seul mot, qui n’existait pas le palais mental de ces prédatrices.

Un mot.

Meurtre.

Sur ce,

Belle Lune,

Wayce Upen Foya

Laisser un commentaire