Dragons, Chapitre 003
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Ce chapitre aborde les thématiques suivantes : esclavage, violences envers les femmes.
La plus petite des dragonoïdes décrivait des cercles nerveux autour du corps, jetant à tour de rôle son regard sur celui-ci puis sur chacune des titanides à écailles.
Le bourdonnement cessa, mais aucune transcription ne parvint à l’esprit de Jade. Péridotite lui rapportait pourtant la plupart des échanges télépathiques desquels les membres les autres l’excluaient sans cérémonie. Malgré l’insistance de ses garantes, le reste du groupe refusait toute confiance à une étrangère, qu’importe qu’elle représente un danger ou non.
Jade chercha dans le regard de son alliée pour déterminer si elle la préservait d’une insulte gratuite ou si elle trouvait seulement la dernière remarque de ses semblables inutile au vu de la situation. Incapable de déterminer la réponse dans l’œil irisé de bleu, elle choisit la deuxième option. Jusqu’ici, la méthodologie des super-prédatrices se révélait décousue et boiteuse.
La situation leur échappait, pas besoin d’être en observation depuis des mois pour le relever. Au-delà de leurs tics réguliers pendant les échanges, que Jade interprétait comme un signe ostentatoire d’inconfort, les conversations tournaient en boucle autour des mêmes évidences. L’une parlait des blessures et de la façon dont elles avaient été infligées, l’autre revenait sur l’arrachage de la lapure et une troisième se demandait qui pouvait perpétrer un tel acte. Quand la discussion échouait sur ce rivage-là, Péridotite lui envoyait une sensation étrange que le traducteur interne du Simulacre – totalement dépassé par le fonctionnement des échanges télépathiques – traduisait par « folie ». Cette traduction découlait en réalité du ressenti évoqué à Jade : elle avait l’impression qu’une gamine un peu naïve tentait de lui décrire sa vision de la folie après avoir vu un film d’horreur dont au personnage principal antisocial. Dans l’image qu’elle recevait n’apparaissait aucune nuance, pas une once de compréhension autour du phénomène, juste l’image d’une sœur dragonoïde déconnectée de la réalité en train de sillonner la ruche en dévastant tout sur son passage. Si dans cette société parfaite le meurtre n’existait pas, la folie ne paraissait pas non plus être un sujet d’exercice courant.
Parfois, un éclair de lucidité brillait dans les yeux d’une des membres du Conseil, qui interrompait le conciliabule d’un chant doux pour revenir sur d’autres détails contextuels : la découvreuse du corps, la cage demeurée ouverte, la disposition étrange des blessures… avant que la piste ne soit tuée dans l’œuf faute d’intérêt. Ces éléments singuliers eurent étés pertinents dans une enquête pour meurtre, ruminait Jade, mais elles ne menaient pas d’enquête. Telles de pauvres tas de pixels automatisés dans un jeu vidéo, elles étaient réunies pour rejouer en boucle une minuscule scène, celle des puissantes impuissantes. En une demi-heure, elles n’avaient pas encore abordé ni la raison de la présence de la victime à cet endroit, ni son identité, et rien ne suggérait que ce type d’interrogations traverse leurs esprits à un moment.
Une nouvelle phase de réflexions intenses débuta dans le silence avec les mêmes expressions circonspectes qui se lisaient à travers les traits raides et écailleux de leurs gueules. Là aussi, même si ces visages ne ressemblaient à rien de ceux que Jade côtoyait d’ordinaire, elle lisait sans peine leur crispation.
Frustrée de ce débat stérile, elle fit un pas au milieu du cercle, marchant entre les grains de scories, et lança, l’esprit grand ouvert, une question sur leurs certitudes. Elle les interrogea sur les preuves, autre que ses blessures, qui justifiaient leur certitude sur l’espèce de la tueuse. Désignant la cage ouverte d’un geste ample, elle ajouta que les ullidseritt avaient peut-être développé une arme capable de les blesser. Pour s’en assurer, il faudrait enquêter sur la date d’arrivée des occupants manquants qui auraient pu jouer le rôle de cheval de Troie.
Elle crut intéresser ses interlocutrices un instant, lorsque tous les cous flexibles s’arquèrent dans sa direction, mais elle perdit leur attention la seconde d’après.
Pensées trop verbeuses, se mordit-elle la langue, pas assez d’images et de sensations.
La petite dragonoïde de dix mètres, la plus diplomate et qui animait la séance, répondit par une série de signaux qui lui signifiaient grosso modo de rester en-dehors de l’histoire. Elle se retrouvait là en qualité de valet de deux d’entre elles, mais on ne lui accordait pas le droit d’intervenir pendant la séance. Sa maîtrise de la conversation, aussi impressionnante soit-elle, ne justifiait pas ses incursions à tout-va dans les conversations de ses maîtresses – une expression difficilement traduisible étant donné qu’aucune hiérarchie n’avait cours entre les créatures à écailles et que toutes les autres espèces étaient prises de très très haut comme les ullidseritt, mais Jade comprit avec clarté le rapport de force qui la menaçait.
Frustrée, elle tourna les talons avant que Péridotite n’ajoute quoi que ce soit, et délaissa les ingrates. Si elles s’amusaient à s’interroger dans le blanc des yeux sur des questions inutiles, elle, trouverait mieux à faire.
Elle s’approcha de la cage la plus proche et s’accroupit pour observer l’intérieur.
La pièce de trois mètres de large par trois de haut s’enfonçait sur cinq autres mètres dans l’épaisseur du bâtiment. Le long des cloisons, elle remarqua un système de canalisations creusées – ou peut-être moulées ? – à même la roche qui transportaient une eau courante de cellule en cellule, semblant couler depuis le haut du bâtiment. Au fond, dans un des coins, une zone paraissait succinctement aménagée pour recevoir les déjections. Une couche de paille et de mousse sale de trois centimètres recouvrait le reste de la cellule. Pas une once de confort supplémentaire ne leur était accordée.
La seule chose dont les Ullidseritt ne manquaient pas était la nourriture. Un tonneau de pierre aussi large que deux d’entre eux et qui leur arrivait à la taille gisait dans le premier mètre de la cellule, entre la grille extérieure et une série d’encoches dans le sol trahissant la présence d’une seconde herse. Une pâte molle et écrue à la texture bulleuse et à l’odeur forte de ferments en remplissait les trois-quarts. Sans-doute loin d’être un luxe en termes de goût, les apports nutritionnels de celle-ci ne faisaient aucun doute. Ce détail marqua d’autant plus Jade qu’aucune dragonoïde à sa connaissance ne consommait d’aliments transformés, elles avaient donc développé des bases de cuisine rudimentaires à la seule attention de leur élevage.
Jade ravisa son jugement initial : l’aspect filiforme de leurs corps apparaissait comme génétique, et leurs tortionnaires fournissaient une alimentation décente. Ce qui semblait plus logique, compte tenu de l’objectif final.
Dans l’espace exigu s’entassaient ce qu’elle identifia comme quatre mâles et deux femelles. Ces dernières, couchées côte à côte dans la paille, levèrent à peine la tête, mais l’un des mâles se dirigea droit sur elle dès qu’il la remarqua. Il aboyait des mots aléatoires et décharnés que même le Système ne comprenait pas, se contentant d’afficher l’étiquette « intentions hostiles » dans le coin droit de son champ de vision.
« Ce sont les vôtres qui ont tué la créature ? » interrogea l’étrangère avec autant d’aplomb que possible, ignorant les grognements.
Malgré un probable accent sur les phonèmes qui n’existaient pas dans la langue natale de Jade, les occupants de la cellule comprirent sans problèmes la question. Toustes se relevèrent en sursaut, incrédules, et la paille des autres boxes crissa autour d’elle. Elle venait d’éveiller plus d’une curiosité.
« Vous parlez notre langue ? s’étonna l’une des deux femelles désormais en position assise.
— Je vous ai posé une question, maintint fermement Jade.
— Et si on y répond, on gagne quoi ? ajouta un mâle maigrelet aux oreilles tombantes.
— Taisez-vous, ordonna celui qui s’était planté de l’autre côté de la grille, juste sous le nez de Jade. N’adressez pas la parole à cette… chose. »
Lui qui avait été si prompt à venir la défier se décomposait à chaque phrase de l’homoncule, visiblement mal à l’aise qu’une créature non-Ulliseritt et qui côtoyait leurs ennemies soit capable de formuler des phrases intelligibles dans sa langue.
« Si on vous dit ce qu’il s’est passé, vous nous faites sortir ? » La femelle se leva, aida l’autre à faire de même et s’approcha des barreaux en la portant contre elle. « Mon amie a besoin de soins et de calme. »
Jade arqua un sourcil, surprise par une telle témérité. Les yeux dorés de l’Ullidseritt soutenaient son regard avec détermination, mais elle ne sut quoi lui répondre. Les deux femelles affichaient un épuisement palpable, comme toutes les pauvres créatures présentes entre ces murs. En restant pragmatique, un indice important pour résoudre la mort de la dragonoïde se cachait peut-être juste là, derrière cette requête, mais elle ne pouvait pas prendre une telle décision seule. Le premier mâle bondit sur son hésitation, regagnant de l’assurance.
« Elle ne peut pas accepter, souffla-t-il dans un rire fatigué, elle n’est pas plus amie avec les monstres que nous.
— Vous parlez avec eux, non ? ne se démonta pas la femelle. Écoutez, elle, c’est…
— Pas de noms, coupa fermement Jade dont les émotions acides commençaient à macérer à l’intérieur de son Simulacre. Je n’ai pas le pouvoir de vous libérer.
— Alors…
— Tais-toi, j’ai dit ! » s’énerva le mâle à ses côtés. Cette fois, son ton effrayé céda la place à l’irritation.
Mais la femelle continua sans se démonter. « Il y avait deux monstres dans le couloir. Je vous dirai ce que je sais. Tout ce que je demande qu’on la change de cellule et qu’on la soigne. »
Pour seule réponse, le poing rageur de l’homme s’écrasa sur sa joue et les jeta au sol, elle et l’autre ullidseritt qu’elle soutenait. En le voyant s’agenouiller au-dessus d’elle, prêt à la rouer de coups, le sang de Jade ne fit qu’un tour. Elle chercha à passer le bras entre les barreaux pour l’attraper au vol. Elle aurait eu l’allonge suffisante mais le bras épais de son Simulacre butta au niveau du coude. Dans une impuissance totale, elle regarda un deuxième poing s’abattre de toutes ses forces sur le visage dont la pommette rougissait déjà. La femelle riposta en enfonçant un pouce crochu sous les côtes de son assaillant et profita de la surprise pour saisir son avant-bras et le mordre jusqu’au sang. Un dernier coup, vertical, frappé du plat de la main sur son front poussa sa tête contre le sol. L’arrière de son crâne heurta la pierre et sa bouche s’ouvrit, amorphe, tandis que ses yeux se fermaient de force.
Jade serra les dents de rage tandis que l’adrénaline affluait dans ses veines, abattant son articulation contre les barreaux métalliques à s’en arracher la peau pour espérer y faire passer son bras, mais il n’y avait rien à faire. Elle entendit des cris et de l’agitation émaner des cellules alentours qui comprenaient sans comprendre la situation et pria pour que le grabuge contraigne les maîtresses des lieux à intervenir. Elle hésita longtemps à interpeller Péridotite, car perturber une nouvelle fois les échanges du Conseil après son dernier avertissement serait mauvais pour sa réputation auprès de ces créatures qui la prenaient déjà de haut. Néanmoins, quand après une demi-douzaine de coups, le mâle serra ses mains veineuses autour de la gorge de la femelle alors prise de spasmes, elle n’y tint plus et s’élança à la recherche de l’esprit de son alliée, désespérée. Heureusement pour elle, avant qu’on n’entende le premier de ses appels, les trois autres mâles de la cage trouvèrent le courage d’attraper celui en furie et de le séparer de sa victime. Cette dernière gisait sur le sol, les bras écartés et le visage tuméfié et ensanglanté, soufflant un râle rauque et entre deux hoquets de terreur.
La femelle malade, qui tenait son ventre écrasé sous un genou pendant la bataille, se blottit contre elle en sanglotant. Elle ramena le bras de son amie autour d’elle et posa la tête contre sa poitrine, ramenant ses genoux en position fœtale.
Jade retira lentement son bras de la cage, le regard meurtrier braqué sur le coin de la pièce où les quatre mâles échangeaient des messes basses, pesant sans-doute les implications de l’événement qui s’était produit. La colère reflua du bout de ses doigts, s’amassa en une petite boule sous son plexus et disparut, annihilée par le programme de tempérance intégré au Simulacre. Ledit programme était mis à rude épreuve après tous les sentiments violents qu’il absorbait, mais la propriétaire du corps se réjouit de reprendre un contrôle total sur ses membres, résorbant les tremblements nerveux. Des corrections seraient nécessaires, mais tout n’était pas à jeter.
Elle ramassa ses esprits et bondit droite sur ses jambes, préoccupée. Les ullidseritt avaient été témoins de la scène, et elle était sur le point d’obtenir de précieuses informations. Elle pourrait la soutirer à d’autres cages alentours contre les bonnes menaces, ou bien…
De sa hauteur, elle ne voyait désormais plus le fond de la cage, seulement les deux femelles nues, étalées dans la paille, sur le point de s’évanouir. Ou bien, elle utilisait le prétexte de cette femme téméraire pour leur sauver la mise et suggérait qu’elles soient placées à part en échange de leur coopération.
Elle se mordit l’intérieur de la joue. Le choix n’avait rien de rationnel, encore moins dépourvu d’émotions ; mais si le Simulacre pouvait calmer ses humeurs il n’occulterait pas les images des dernières minutes, désormais gravées dans son esprit. Elle ne pouvait pas les abandonner à leur sort, avec cette menace absurde tapie dans un coin sombre de la cage prête à leur tomber dessus à la première occasion.
D’un pas lent mais décidé, l’homoncule pivota vers les membres du Conseil, s’attendant à les trouver encore en plein débat stérile étant donné leur inaction. À sa grande surprise, les dragonoïdes du fond du couloir avaient toutes leurs yeux rivés sur elle, tandis que ses deux encadrantes amorçaient un demi-tour serein. Péridotite tendit une patte antérieure dans sa direction pour l’inviter à escalader sur son dos, sans même interrompre sa rotation. Elle pencha le cou sur le côté, un petit signal qu’elles avaient mis en place toutes les deux pour indiquer « on y va » sans que Jade n’ait à subir une incursion mentale pour un message aussi banal. L’humaine avait besoin de limiter ses échanges télépathiques pour ne pas que son crâne explose, malheureusement cette technique n’offrait guère de place aux protestations.
Elle regarda une dernière fois les deux corps étendus dans la cage, ramena ses yeux sur Péridotite, hésita à la contacter. Le sifflement impératif de Serpentinite plus loin dans le couloir trancha pour elle : elle n’avait pas le temps d’expliquer la situation à ses hôtes, et de toute façon, ce qui se passait entre ces murs ne concernait pas une étrangère de passage.
Observer, Estimer et Décrire, telle était la devise à laquelle elle avait adhéré avant de plonger dans cet océan de civilisations. C’était tout ce qu’elle avait le droit de faire en ces lieux. Intervenir appartenait aux verbes proscrits.
Observer et décrire, c’était facile. Mais estimer… Pouvait-elle estimer ces créatures sans désirer pour elles une existence décente ou éthique ?
Refermant sa poigne sur les dards de la ligne dorsale de Péridotite, Jade secoua la tête. Elle avait conclu un pacte avec les Ceize, ce n’était pas l’heure de remettre en cause les fondamentaux.
Sur ce,
Belle Lune,
Wayce Upen Foya
